Veille politique de l UE
L’alerte du VDMA : le problème de compétitivité de l’industrie manufacturière européenne ne se limite depuis longtemps plus aux droits de douane et aux subventions
Les commentaires du VDMA sur la compétitivité du secteur manufacturier de l’UE reflètent le fait que la politique industrielle européenne est en train d’évoluer, passant d’une simple protection et d’une stimulation de la demande vers une lutte plus profonde autour de l’intégration du marché unique, de l’allègement réglementaire, de l’investissement dans l’innovation et du positionnement des technologies industrielles clés.
L’alerte de la VDMA : le problème de compétitivité de l’industrie manufacturière européenne ne se résume plus depuis longtemps aux droits de douane et aux subventions
En Europe, le débat sur la « compétitivité » évolue, passant des slogans à des choix industriels plus concrets. La Fédération allemande de l’ingénierie mécanique et de la construction d’équipements (VDMA) a récemment pris position sur la compétitivité de l’industrie manufacturière de l’UE ; son message central n’est pas un soutien ou un rejet d’une politique particulière, mais un rappel sur la trajectoire de la politique industrielle européenne : si l’UE accorde trop d’attention au protectionnisme et à une demande pilotée par l’État, elle risque de ne pas résoudre les fragilités structurelles de long terme auxquelles l’industrie manufacturière européenne est confrontée.
Si ce type de prise de position est important, c’est parce qu’il reflète un changement dans l’évaluation des priorités politiques par les milieux industriels européens. Ces dernières années, l’UE a fortement accru ses investissements dans la sécurité des chaînes d’approvisionnement, la transition verte et « l’autonomie stratégique » ; le langage politique insiste aussi de plus en plus sur la relocalisation, la résilience et le rapatriement industriel. Mais du point de vue des entreprises manufacturières, ce qui détermine réellement la compétitivité industrielle de l’Europe sur le long terme n’est peut-être pas seulement la capacité à maintenir les capacités de production sur le territoire de l’UE, mais la capacité de l’Europe à conserver durablement un environnement commercial suffisamment efficace, unifié, prévisible et favorable à l’innovation.
Les commentaires de Thilo Brodtmann, directeur exécutif de la VDMA, découpent en réalité la question en trois niveaux.
Premièrement, l’UE ne doit pas réduire la politique industrielle à des mesures de protection et à des stimulations de la demande. De tels instruments peuvent certes jouer un rôle défensif à court terme dans certains secteurs, par exemple en aidant les entreprises à se prémunir contre une concurrence déloyale ou en maintenant des bases de production dans des domaines spécifiques. Mais s’ils deviennent l’axe central de la politique, le risque est que l’Europe consacre ses ressources à « préserver les capacités existantes » plutôt qu’à « améliorer la productivité globale ». Pour l’industrie manufacturière, c’est pourtant ce dernier point qui est déterminant pour la position concurrentielle internationale future.
Deuxièmement, les goulets d’étranglement de la compétitivité européenne ne tiennent pas seulement à la pression concurrentielle extérieure, mais aussi à la fragmentation du marché intérieur et à des coûts réglementaires élevés. La VDMA place explicitement l’approfondissement du marché unique et l’allègement de la charge réglementaire parmi les priorités, ce qui montre que, selon l’industrie manufacturière, ce dont l’Europe a réellement besoin n’est pas de davantage d’interventions ponctuelles, mais de conditions d’activité transfrontalière plus fluides. Pour les secteurs de la mécanique, des équipements de production et des composants industriels, la taille du marché, l’uniformité des normes, l’efficacité des procédures d’autorisation et la sécurité juridique comptent souvent davantage que les subventions à court terme pour orienter les décisions d’investissement.
Troisièmement, l’Europe doit réellement relier la politique industrielle à l’écosystème de l’innovation. La VDMA soutient l’idée de créer un fonds européen pour la compétitivité, tout en soulignant clairement que ces financements devraient se concentrer sur des domaines technologiques clés comme l’IA industrielle et la fabrication. Ce jugement envoie un signal industriel clair : le problème central de l’industrie manufacturière européenne n’est pas seulement la pression sur les coûts, mais le fait que les frontières technologiques sont en train d’être redéfinies. L’IA industrielle, la production numérisée, les systèmes de contrôle intelligents et les capacités de fabrication avancées deviennent les variables clés de la prochaine vague de concurrence. Si l’Europe n’oriente pas les fonds publics vers ces domaines, il lui sera difficile de préserver son avantage technologique dans le processus mondial de montée en gamme de l’industrie manufacturière.
Du point de vue des politiques de l’UE, ce débat reflète aussi un changement plus large : la politique industrielle européenne est confrontée à un rééquilibrage, passant d’une « stratégie industrielle défensive » à une « stratégie industrielle axée sur la productivité ».D’une part, les outils liés aux exigences de contenu local, aux normes d’émissions de carbone et à la protection industrielle continueront d’exister. En référence aux idées évoquées par la VDMA au sujet de l’Industrial Accelerator Act, ce type de politiques est politiquement plus facile à soutenir, car il permet de répondre directement aux pressions liées à l’emploi, à la sécurité des chaînes d’approvisionnement et à la transition verte. Mais d’autre part, sans réformes d’intégration du marché, investissements technologiques et conception réglementaire favorable aux entreprises, ces outils risquent de ne créer qu’une « prospérité de conformité » à l’échelle locale, plutôt que d’améliorer l’efficacité concurrentielle de l’ensemble du système industriel européen.
C’est aussi la contradiction la plus difficile à gérer dans la politique industrielle européenne actuelle : plus une politique met l’accent sur la souveraineté et la protection, plus elle obtient facilement un consensus politique à court terme ; mais si elle ne réduit pas en même temps les coûts de transaction, n’unifie pas les règles et ne renforce pas la diffusion de l’innovation, les seuls bénéficiaires finaux pourraient être quelques secteurs protégés, et non l’ensemble de la base industrielle.
Pour les dirigeants d’entreprises, cela signifie que, dans les prochaines années, l’élément clé de l’environnement concurrentiel de l’industrie manufacturière européenne ne sera plus seulement la fenêtre des subventions ou la demande d’un projet unique, mais bien de savoir si l’environnement institutionnel dans son ensemble est plus favorable à l’investissement, à l’extension des capacités et à la R&D. En particulier pour les fabricants de machines, l’automatisation industrielle, les équipements de production et les entreprises des chaînes d’approvisionnement connexes, le signal politique est déjà très clair : l’UE souhaite préserver ses capacités industrielles, mais la question reste de savoir si elle est réellement prête à en payer le coût en matière de réformes.
Pour les investisseurs, l’intérêt de ce type de prise de position est qu’elle invite le marché à réévaluer l’efficacité de la politique industrielle européenne. Si l’UE continue d’allouer ses ressources à une protection locale sans améliorer simultanément l’efficacité du marché unique et la capacité de formation du capital technologique, la logique de valorisation de l’industrie manufacturière européenne, sa répartition des capacités et ses perspectives de rendement à moyen et long terme pourraient continuer à être sous pression. À l’inverse, si le fonds pour la compétitivité, la politique industrielle et les réformes réglementaires parviennent à agir de concert, l’industrie manufacturière européenne pourrait encore avoir une chance de rester pertinente à l’échelle mondiale dans les équipements haut de gamme, les logiciels industriels et la fabrication intelligente.
Sur un horizon plus long, le commentaire de la VDMA renvoie en réalité à une question plus importante que le simple « retour de l’industrie manufacturière » : l’Europe peut-elle encore démontrer, dans le système industriel mondial, que l’ouverture des marchés, une forte réglementation et une haute compétitivité ne sont pas nécessairement contradictoires. Au cours des dernières décennies, l’UE a excellé à façonner l’ordre du marché par les règles ; mais dans la phase suivante, l’Europe devra prouver qu’elle est tout autant capable, par les règles, de libérer la productivité, de stimuler l’innovation et de maintenir une montée en gamme continue de sa base industrielle.
Si elle n’y parvient pas, le défi pour l’industrie manufacturière européenne ne sera pas seulement que « produire en Europe devient plus difficile », mais qu’il se transformera en une question plus large : « l’Europe demeure-t-elle encore un centre important de l’innovation industrielle et de la fabrication haut de gamme dans le monde ? »
C’est précisément le véritable signal que livre le commentaire de la VDMA : le centre de gravité de la concurrence industrielle européenne est déjà passé de la question de savoir si l’on peut sauver les usines à celle de savoir si l’on peut permettre aux usines de devenir en permanence plus intelligentes, plus efficaces et plus intensives en technologie.
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